Tout le monde se connaît plus ou moins dans notre quartier, ou s’ignore poliment. Personne ne fait attention à nous, et c’est bien ainsi. Si des bigotes jasent dans
notre dos, elles ont la délicatesse de le faire à voix basse. Des mecs nous matent de temps à autre, une pointe de jalousie dans le regard. A part cela, on passe inaperçues. On passait,
devrais-je dire.
Une nouvelle réunion de quartier, moins formelle, à l’entrée du parc dans lequel chaque soir vient gambader notre boule de poils. Ma tite Sonia la libère d’ailleurs,
la pauvre bête a mieux à faire que d’écouter les délires des humains. On parle de tout et de rien, du printemps qui pointe déjà le bout de son nez, des municipales. Quand soudain…
La panique ! Deux fusées tournicotent dans les jambes des membres du comité de quartier (une vingtaine, tout de même). Jappements et cris se mêlent, couvrent le
ronronnement de la circulation. Il ne nous (Sonia et moi) faut pas longtemps pour comprendre : Roxy se fait courser par un vieux cabot hirsute, au pelage noir et blanc hérissé.
La petite bête se faufile aisément, le gros bouscule tout le monde au contraire. Surprise, la boulangère glisse et se retrouve sur la chaussée. Coup de klaxon, une
voiture l’évite de justesse. Hurlements, vociférations, quelques rires. Roxy s’amène au grand galop, et saute dans les bras de sa maman de prédilection (pas dans les miens, évidemment). Tant
pis ! En digne chargée de famille, je calme les ardeurs du vieux cabot d’un coup de pied. La scène a duré entre cinq et dix secondes.
Nouveau cri, la mercière se penche sur son bestiau. Tiens, ils se ressemblent ces deux-là. La vieille, qui n’en finit pas depuis deux ans de dire qu’elle prend sa
retraite, nous dévisage d’un regard assassin.
« Vous pourriez le tenir en laisse ! »
Ma tite Sonia s’offusque :
« Parce que c’est notre chienne qui attaquait le vôtre, peut-être ! Vous avez vu sa taille ? »
Je ne peux que lui donner raison, l’autre fait six fois notre Roxy. Je le fais en silence, histoire de ne pas envenimer. L’assistance s’amuse. Le psy (celui qui est
venu espionner chez nous peu après notre installation dans le quartier) sort sa science :
« Il a tenté sa chance, elle l’a repoussé. Bah ! C’est la nature. »
Encore heureux ! Si elle ramène un truc pareil à la maison, c’est plus ma fille. Le loueur de vélos, qui n’a pas digéré d’être repoussé par Sonia (lire
l’article « la femme est un trésor ») se permet :
« Elle non plus, elle aime pas les mâles ? »
Fin des rires dans l’assistance, la remarque a jeté un froid. Chacun regarde ses chaussures, sa montre. Les gens s’écartent du loueur de vélo, qui s’étonne de ne pas
rallier un seul suffrage sur ce coup. Eh ! On est là depuis 4 ans, lui depuis moins de 3 mois. Même la mercière caresse notre boule de poils, toujours à l’abri dans les bras de sa mère,
et balance :
« Je la comprends. Ils sont si bêtes ! »
Ouf ! Tout le monde se marre, sauf le loueur de vélos. Je crois quand même qu’ils nous aiment bien, dans le quartier.