l'art et la manière

Inutile de  mentir, je n’aime pas tout le monde. Je déteste même certain(e)s . Je ne me rabaisserai cependant pas ici aux insultes et autres écarts de langage. On peut gueuler en restant polie, non ?
Mardi 29 janvier 2008
Je vous ai parlé d’Alison dans le début du chapitre II, nana rencontrée dans la file d’attente devant un cinéma. Mon premier véritable amour, au sens propre du terme, fut une hétéro. Alors, pour faire plaisir à Emilie qui nous a envoyé un très gentil mail, voici un peu de la suite. Avec la tendre bienveillance de celle qui remplit ma vie maintenant, car nos expériences passées sont les cellules ajoutées les unes aux autres pour former notre présent, je vous livre un passage qu’il me fut difficile de digérer, ensuite d’écrire. Pour bien comprendre, vous pouvez relire les extraits du chapitre II. Je vous demanderai d’être charitables, et de ne pas rire trop fort de ma mièvrerie.
 
 
« La salle presque vide résonna de nos chuchotements. La bouche collée à son oreille, je tentai de savoir pourquoi ici, et ce soir-là.
- T’as vu les critiques ?
- Oui. Encore pire que la fois où on s’est rencontrées.
Les mots entrecoupés d’une déglutition difficile laissaient augurer de l’avenir proche.
- Mais j’avais très envie de… me retrouver avec toi dans cet endroit.
Un « moi aussi » la rassura, le tremblement nerveux de ses genoux se calma. Ils attendaient quoi pour envoyer le film ? L’opérateur intercepta sans doute ma pensée, car la lumière s’éteignit. Un quart d’heure de pub et cinq minutes d’entracte à tenir. Sa main glissa sur la mienne, l’enveloppa de chaleur dans le noir apaisant.
Les doigts, qui avaient déserté ma peau en pleine lumière, revinrent à leur place dès le retour des ténèbres. Un soupir m’électrisa, m’appela.Combien de temps avant que la raison ne cède ? Qui prendrait la décision ? Alison rechercha plus de proximité, son corps se souda au mien.
Mes lèvres effleurèrent le bout de son nez, puis sa bouche. De tendre à passionné, de léger à fiévreux, ce baiser mit en valeur la profondeur de nos sentiments. Quand le besoin se fit sentir de reprendre notre souffle, on laissa nos langues jouer entre elles. La bande son couvrait nos soupirs alanguis.
Nos mains fébriles s’activèrent par-dessus les vêtements, à la découverte du charnel, à la provocation d’un désir puissant qu’il nous restait à assouvir. Bientôt mon bel amour, bientôt on allait se donner l’une à l’autre. Ensuite, plus rien ne saurait nous séparer.
Quelle folie en cet instant, quand tes doigts impatients se frayèrent un chemin sous mon tee-shirt, brûlèrent mes seins d’une caresse savante, innée. Ne pouvais-tu attendre encore, qu’une porte de chambre se referme sur notre solitude ? On aurait dû patienter.
Et moi qui, surprise par ton audace, t’imitais sans prendre gare à la situation, aux autres dont je connaissais pourtant les pensées. Il était si facile de les oublier dans notre étreinte plus très sage.
Ces « autres » s’amusèrent de notre déconvenue, quand la lumière nous surprit. Leurs rires gras couvrirent la musique du générique. J’allais répondre, nous défendre, protéger celle dont l’empreinte du cœur était gravée dans ma paume, mais Alison échappa à mes bras, fila entre les travées.
Les rires redoublèrent. Je restai sur place, incapable du moindre geste, navigant entre le dos voûté dans la fuite et le couple imbécile, méchant. Pourquoi ? La salle était presque vide, pourquoi se placer juste à côté de nous ? Pourquoi salir ce qu’ils ne pouvaient comprendre ?
Les premiers sanglots noyèrent les mots, inutiles de toute façon, dans ma gorge. Plus jamais le parfum envoûtant ne me saoulerait, les grands yeux de biche ne brilleraient plus dans mon regard. Les lettres enflammées dans sa boîte aux lettres et les messages sur son portable restèrent sans réponse. Ainsi disparut Alison, emmenant dans ses bagages ma candeur et le désir de m’attacher à nouveau.
 
Maman frappa, puis s’invita dans ma chambre un soir de septembre. Les murs dépouillés des posters, déchirés en mille petits morceaux représentant chacun un éclat de mon cœur, renvoyaient en boucle la complainte d’Isabelle Boulay : « Je t’oublierai, je t’oublierai ». Le livre de poche feuilleté aussi en boucle tomba dans l’oubli à son tour.
- Pourquoi tu ne viens pas regarder la télé avec nous ?
- Bof !
- Ça ferait plaisir à ton père.
Le pauvre n’avait pas compris ce changement soudain, la tristesse dépressive, le besoin d’isolement. Et ma mère, dans la confidence pourtant, imaginait-elle la torture endurée ? Je partais au boulot la mort dans l’âme, ne pensais plus à ouvrir mon propre magasin, rentrais aussi défaite qu’à mon départ, grignotais sur la table de la cuisine, et m’enfermais.
- Tu dois réagir, ma petite fille. Tu ne peux pas te laisser abattre comme ça. Tourne-toi vers autre chose.
Malheureuse certainement, en colère aussi, mais démontée au point de virer de bord ? Ah ça jamais ! J’étais et resterais enfermée dans la logique de « mes aspirations ». La solitude était préférable à une vie de mensonge.
Si Alison occupait moins mes pensées au bout d’un mois, le désir de combattre l’hypocrisie se faisait fort. Les débats de fond dans les forums de discussion sur Internet m’occupaient des nuits entières.
- Tu crois qu’on choisit comme ça qui aimer ou pas ? Ce que tu viens de dire est débile.
- Je comprends ton chagrin. Mais on ne peut pas obliger les gens à vous suivre.
Non, maman ne comprenait pas, ignorait les moqueries et les insultes, l’impression – trompeuse, pourtant entretenue par le besoin de reconnaissance – d’être sans cesse l’objet des regards, des discussions.
- Elle m’aimait, j’en suis sûre. Si ces imbéciles s’étaient mêlés de leurs affaires, on serait ensemble. Qu’est-ce que ça peut leur foutre, à tous ces cons !
Sa main caressant ma joue n’amena aucun réconfort.
- Allons. Ne dis pas de méchancetés…
- Comment tu peux savoir ce qu’on ressent. T’as dit à tes copines que ta fille était gouine ?
La contrition m’assura du contraire.
- Fais-le ! Tu verras le résultat.
La pauvre n’insista pas. Une fois encore la colère prenait le pas sur la tristesse ce soir. Mieux valait chialer dans mon coin qu’engueuler les parents, victimes de la situation. »

par Jo publié dans : Je communauté : Culture Lesbienne
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